Maimouna Gazibo la Nigérienne œuvrant dans la lutte contre la traite des personnes

Maimouna Gazibo la Nigérienne œuvrant dans la lutte contre la traite des personnes

-Qui est Maimouna Gazibo ?

Mon nom est Gogé Maimouna Gazibo, ‘‘Mai’’ pour mes proches, mes intimes. Je suis magistrate de formation. J’ai exercé les fonctions de juge des mineurs (es), puis de juge d’instruction au Tribunal de Grande Instance Hors Classe de Niamey. J’ai également travaillé à la Direction Générale de l’Administration Pénitentiaire du Ministère de la Justice en tant que Cheffe de Division puis à la Direction Générale des Affaires Pénales en cette même qualité.

J’ai poursuivi mes études à l’ENA-Strasbourg(France), sanctionnées par un master en Administration Publique. Actuellement, j’assure les fonctions de Directrice Générale à l’ANLTP/TIM Niger. Je suis mariée, mère de 4 garçons âgés et 13 à 1 an et demi.

-Mme Maimouna vous êtes épouse, mère et juge, vous travaillez aussi à l'agence nationale de lutte contre la traite des personnes et le trafic illicite des migrants,  Comment conciliez-vous toutes ces activités tout en restant concentrée sur vos objectifs?

 J’ai toujours travaillé sur ce qui est important et non sur les artifices dans ma vie en tant que femme. J’ai toujours voulu réussir une carrière professionnelle, mais pas au dépens de ma famille, de mon mariage, encore moins de mes enfants. J’ai vu de nombreuses amies renoncer à leur vie de femme ou d’épouse pour atteindre leurs objectifs. Certaines ont préféré renoncer à leur carrière professionnelle pour sauver ou se concentrer sur leur famille.

Me concernant, mon défi était de réussir les deux à la fois : C'est-à-dire réussir ma vie de femme, d’épouse et mère, mais aussi aller au plus haut dans ma carrière professionnelle. De ce double défi, vous comprendrez que mon équilibre repose autant sur ma carrière que sur mon époux.

 Autrement dit, l’idée de sacrifier mon foyer au détriment de ma réussite professionnelle ne m’a jamais effleuré l’esprit.

 - Pouvez-vous nous parler avec plus de précisions de votre travail à l'Agence Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes ?

 Permettez-moi d’abord de rappeler, en toute humilité, que je suis la première Directrice Générale d’une structure qui a été créée par ordonnance n° 2010-086 du 16 Décembre 2010 relative à la lutte contre la traite des personnes au Niger. J’ose dire qu’à ma nomination, l’ANLTP/TIM était une structure qui n’existait simplement que sur papier. Je me suis retrouvée en mai 2013de retour de France, Directrice Générale d’une Agence sans personnel, sans local à fortiori de budget. Ma voiture fut mon premier bureau : je faisais du porte à porte, avec des demandes d’audiences comme si j’étais une entreprise privée qu’il fallait faire connaitre et développer. Je me suis empêchée de penser que c’était un service public, et que l’Etat devait tout fournir. J’ai refusé de m’asseoir pour attendre que tout vienne me trouver. J’ai utilisé une stratégie de communication intense pour faire connaitre l’ANLTP/TIM sur les réseaux sociaux et les médias traditionnels.

En clair, j’ai été à la fois chauffeur, planton et Directrice Générale de la même Agence.

 Quand j’ai obtenu un local devant servir de siège pour l’ANLTP/TIM, j’ai eu recours à, mes employés personnels pour l’entretien des bureaux. Par la suite, j’ai entrepris des démarches pour trouver le matériel bureautique et faire installer l’eau, l’électricité, l’internet le téléphone, fax etc.

 J’ai adressé une demande au Ministère de tutelle (Justice) pour qu’on m’affecte des appelés au service civique national dans l’attente d’un recrutement.

 Des années se sont écoulées, tous ces efforts ont forcé l’admiration de plusieurs institutions nationales et internationales. A titre d’exemple, cette année l’ANLTP/TIM a remporté le prix de la lutte contre la traite des personnes 2019, à Abuja en République Fédérale du Nigeria pour les efforts du Niger dans ce domaine. Nous avons également été l’Entreprise Publique à vocation sociale de l’Année 2019 au Niger.

 En somme, j’ai combattu la philosophie selon laquelle l’ANLTP/TIM est un simple service public et que je n’en avait cure. J’ai plutôt considéré que l’ANLTP/TIM était comme un enfant, j’étais sa mère, et  je devais l’accompagner jusqu'à son épanouissement. Je pense que cette vision a bien porté ses fruits.

 Aux gens qui me reprochent de faire trop du bruit ou de la communication, je réponds que la communication n’est jamais de trop, elle est importante même pour les services publics. En 2013, l’ANLP/TIM avait déjà sa page Facebook sur laquelle je publiais toutes les informations utiles la concernant. J’ai fait autant de communication, et je peux aujourd’hui dire que, entant que service public, c’est un service connu de ses usagers

 - En toute chose dans la vie il y'a un début. Quel a été le déclic qui vous a poussé à embrasser la fonction que vous exercez actuellement ?

 Ceci n’est pas un choix, on m’a nommé, en tant que femme il fallait que j’assume. A l’époque aucun magistrat ne voulait être nommé à la tête de l’ANLTP/TIM. Beaucoup de magistrats ont décliné en 2013. Ils estimaient que c’était une disgrâce qu’être nommé DG d’un service qui n’avait pas de siège encore moins de budget.

J’ai été sujette à plusieurs moqueries : certains collègues se demandaient comment pouvait-on sacrifier son mari, ses enfants, partir en France pour étudier dans la 3èmeplus grande école au monde, et revenir pour être nommée à la tête d’une structure n’existant que virtuellement. Certes, l’ENA-Strasbourg (France) est la3èmeplus grande école d’administration au monde, j’y suis sortie major de ma promotion parmi vingt-quatre (24) nationalités, mais le plus important pour c’est le défi que je me suis lancé. Surprendre toutes les personnes qui se moquaient de ma ‘’disgrâce’’ ou qui soutenaient que j’étais partie étudier en espérant être propulsée à un grand poste et qu’en fait je me retrouvais à la tête d’une structure ‘’fantôme’’.

Je peux affirmer que je n’ai pas choisi de travailler sur « la traite des personnes », mais en réalité c’est « l’univers de la traite »qui est venu vers moi : j’ai su simplement aborder la problématique il me semble de la bonne manière.

-Quelles sont les difficultés rencontrées dans votre combat en tant que femme ?

 Beaucoup d’insultes, de méchanceté ... Lorsqu’on est femme, c’est la démonstration sans faille de son expertise par des actions concrètes et palpables qui fait taire finalement les mauvaises langues. Chaque jour est un défi, tellement le terrain est hostile et l’adversité sans commune mesure.

Ma force vient surtout des personnes anonymes comme vous Mme Mila. Des hommes et femmes qui ont décidé de m’accompagner et de me soutenir sans me connaître personnellement et sur la seule base de mes actions.

 -Quelle est votre opinion sur l’autonomisation de la femme au Niger ? Pensez-vous que les femmes Nigériennes prennent de plus en plus conscience qu’être autonome est un droit ? Quel est l'enjeu de leur autonomisation par rapport à la communauté ?

 Je pense qu’on aime trop ce qui est en vogue. Aujourd’hui, on pense que la seule chose qu’il faut aux femmes, c’est l’autonomisation. Or, à côté de l’autonomisation, il y’a des problèmes plus sérieux et plus graves. Avant de parler d’autonomisation dressez le constat : de nos jours dans la fonction magistrature, nous ne sommes que 39 femmes sur 498 juges au Niger.

Alors, travaillons pour avoir des femmes compétentes. Quand on fait un concours à l’école de magistrature, souvent il y’a quasiment aucune femme. Prenons un autre aspect qu’on appelle les droits humains. Rendre la femme autonome ne la soustrait pas des violences conjugales. Je pense qu’il y’a d’autres problèmes sur lesquels on attend les leaders féminins.

En 2019, il y’a au Niger ce qu’on appelle « la répudiation », c’est-à-dire (par exemple), après trois (3) ans de mariage, un mari peut y mettre fin par un simple écrit griffonné sur un bout de papier. Le droit coutumier, dit que le juge n’a pas le droit de demander au mari les raisons pour lesquelles il répudie sa femme. Voici un des problèmes que je n’entends pas évoquer par les féministes.

 A mon avis, quand on parle de la femme, il faut surtout insister sur ses droits. L’autonomisation n’est pas la seule chose dont la femme a besoin. La Nigérienne a besoin d’être protégée des violences conjugales, d’être soutenue pour l’égalité de chance dans son parcours scolaire, entre autres.

 Dans notre vie quotidienne, il est facile d’observer que la majorité des familles se battent pour donner plus de chances au petit garçon par rapport à la jeune fille. Si on donnait les mêmes chances sur les bancs de l’école à la petite fille, je pense que l’autonomisation n’aurait plus de sens.

Le vrai combat, c’est donc de nous battre. Battons-nous pour plus de filles scolarisées, battons-nous pour plus de protection pour la jeune fille dans ses ambitions de poursuivre des longues études. Disons non à certaines pratiques coutumières néfastes à l’émancipation de la femme. Certes, il faut lutter pour rendre les femmes autonomes, mais il faut surtout leur garantir leurs droits constitutionnels, la dignité humaine n’a pas de prix.

 -Quel est le modèle de femme leader qui vous inspire ? Sur quelle femme aimeriez-vous prendre exemple ?

 Mon modèle de femme c’est ma mère. J’aime les femmes intelligentes, j’aime les femmes battantes, j’aime surtout les femmes qui utilisent leurs intelligences pour atteindre leurs objectifs.

 -Vous êtes très active sur les réseaux sociaux, êtes-vous sûre que le combat pour lequel vous militez a un impact ?

 Tout à fait. Actuellement, j’ai des difficultés à gérer le nombre de femmes qui me saisissent via Messenger, certaines font le déplacement jusqu'à l’agence. Tous les jours, je suis à l’écoute de nombreuses femmes, et cela m’aide à comprendre beaucoup choses. Depuis que j’ai commencé à faire la vulgarisation du droit sur Facebook, j’ai réalisé qu’une grande partie des faux profils sur Facebook sont des femmes qui ont peur d’afficher leurs photos, parce qu’ ‘elles sont sur Facebook à l’insu des maris. Elles s’intéressent beaucoup à mon profil et je reçois tellement d’encouragements et elles suivent ma page chronique. Beaucoup m’écrivent en privé pour m’expliquer leurs problèmes, leurs rêves, leurs projets. Certaines sont victimes de violences conjugales et ont besoin juste d’une amie anonyme à qui se confier. J’oriente et je conseille énormément via Messenger et WhatsApp.

 - Quel est votre message à l'endroit de la femme Africaine ?

 Restez authentique, rêvez grand, mais ne rêvez pas en dehors de votre culture. Le charme d’une femme réside dans sa féminité, alors ne vous dépossédez pas de votre féminité pour qui ou quoi que ce soit.